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À bord de Challanger
Dieu qu'il fait froid en Floride, ce mardi matin !
Toute la nuit, à Cap
Canaveral, le mercure s'est maintenu sous le point de congélation.
De nombreux ingénieurs s'en inquiètent: la Navette spatiale
n'est pas conçue pour un tir «au Canada»! En dépit
de leurs vives protestations, les responsables de la mission STS-51L décident
quand même de poursuivre les préparatifs.
D'abord prévu pour
le 22 janvier, le départ de Challenger a déjà
été reporté à quatre reprises. La veille, les
sept membres de l'équipage, sanglés cinq heures d'affilée
à leurs sièges, ont de surcroît attendu que les techniciens
réussissent à enlever la poignée de l'écoutille.
La cinquième tentative de décollage est à présent
fixée à 9h38 (heure locale), malgré le fait que la
tour de lancement soit couverte de glace.
En effet, des guirlandes de glaçons dont certains font plus de cinquante
centimètres pendent de toutes parts. Il est à craindre que,
sous le choc du décollage, quelques-uns n'aillent heurter le vaisseau
et endommage alors les fragiles tuiles thermiques de l'orbiteur. D'ailleurs,
à trois reprises, une équipe d'inspection est dépêchée
sur les lieux afin de jauger la situation.
.
Sur la photo, on aperçoit derrière les rampes glacées
de la tour de lancement l'un des boosters de la Navette (à gauche)
et le dessous fait de tuiles noires de Challenger (à droite)
.
Au moment du réveil
de l'équipage, à 6h18, le lancement est déjà
retardé d'une heure. Les sept astronautes ont donc amplement le
temps de déjeuner et de se préparer.
L'équipage de la 25ème envolée de la Navette spatiale
| Francis R. Scobee | Michael J. Smith | Judith A. Resnik | Ellison S. Onizuka | Ronald A. McNair | Gregory B. Jarvis | A. Christa McAuliffe |
| Commandant | Pilote | Spécialiste de mission 1 | Spécialiste de mission 2 | Spécialiste de mission 3 | Spécialiste de charge-utile 1 | Spécialiste de charge-utile 2 |
| 48 ans | 40 ans | 36 ans | 39 ans | 35 ans | 41 ans | 37 ans |
| 2ème vol | 1er vol | 2ème vol | 2ème vol | 2ème vol | 1er vol | 1er vol |
| 6 j 23 h 40 min | 0 min | 6 j 0 h 57 min | 3 j 1 h 33 min | 7 j 23 h 16 min | 0 min | 0 min |
| Cependant, personne ne leur
fait part des préoccupations causées par le temps froid et
par les accumulations de glace. À leur arrivée sur l'aire
de tir 39B, J.A. Thomas, le directeur du décollage, les accueille
chaleureusement: «Bienvenue à notre site de lancement nordique!»
. Au matin du 28 janvier, l'équipage sort de ses quartiers d'habitation pour prendre le bus en direction de l'aire de lancement. C'est pratiquement la dernière fois que nous les voyons vivants... De l'avant vers l'arrière. Francis Scobee, Judy Resnik, Ron McNair, Mike Smith, Christa McAuliffe, El Onizuka et Greg Jarvis..(Voir aussi clip vidéo de l'embarquement, un mpeg de 1,2M) |
À 6,6 secondes du
décollage, les trois moteurs principaux fixés à la
queue de Challenger sont mis à feu. À bord, le commandant
Scobee s'exclame: «There they go guys!» et Judith Resnik approuve:
«All right!»
Enfin, la Navette spatiale
s'envole à 11 heures 38 minutes. Il fait 2 °C aux abords de
l'aire de départ, soit sept degrés de moins que lors de tout
autre décollage précédent.
Au moment où le vaisseau s'élève majestueusement, le pilote Smith s'écrie «Here we go!» C'est le vingt-cinquième lancement d'une Navette spatiale. Aux yeux des milliers de spectateurs massés à Cap Canaveral, dont les familles des astronautes, tout se déroule à merveille. Pourtant, dès le départ, le vaisseau est condamné.
Malgré tout, la paroi
de la fusée résiste et le vaisseau spatial poursuit son ascension.
À la huitième seconde
de vol, la navette pivote sur elle-même et s'oriente en direction
de l'océan Atlantique. Le commandant Scobee certifie que tout va
bien: «Houston, Challenger, roll program.»
Treize secondes plus tard,
la manoeuvre de roulis terminée, le commentateur de la NASA, Steve
Nesbitt, annonce: «Roll program confirmed, Challengernow heading
down range.» (Confirmation du programme de roulis, Challengers'éloigne
de l'aire de lancement.) Les astronautes volent désormais la tête
en bas, subissant une accélération qui les colle à
leurs sièges.
.
Le drame frappe si soudainement
que Steve Nesbitt poursuit sa description pendant plusieurs longues secondes.
Puis, calmement, il annonce: «Les contrôleurs observent attentivement
la situation... Il semble y avoir un grave problème... Nous ne recevons
plus de signaux.»
Quarante secondes plus tard,
il annonce la tragédie en ces termes: «On nous rapporte que,
d'après l'officier des systèmes moteurs, le véhicule
a explosé.» La voix brisée, il enchîcine: «Le
directeur du vol confirme... Nous nous informons sur ce que l'équipe
de récupération peut faire.»
À un moment donné,
on aperçoit un parachute qui descend doucement. Une question traverse
l'esprit: «Serait-ce un astronaute qui ... ?» Non!, car il
n'y avait aucun parachute à bord de Challenger.
Ironie du
sort, l'objet observé devait normalement servir à la récupération
de la fusée à poudre droite.
Autre ironie: les spécialistes
étaient d'avis qu'une fusée à poudre dont la paroi serait
perforée se détruirait sur-le-champ, néanmoins les
deux propulseurs poursuivent leur course en toute liberté. À
la 110e seconde de vol, le responsable de la sécurité du
tir actionne leur mécanisme d'autodestruction de crainte que l'un
d'eux ne s'écrase sur une zone habitée du littoral.
.
Sur la photo, le directeur du vol, Jay Greene, prend conscience de
la tragédie qui vient tout juste de se produire...
Oui ! ils ont survécu...
La Navette spatiale n'a pas
explosé en plein vol comme nous l'avons tous cru. En réalité,
le véhicule s'est désintégré lorsque le réservoir
extérieur —
son épine
dorsale —
s'est effondré
sur lui-même. La rupture s'est produite au moment où Challenger
était enveloppé du nuage d'hydrogène et d'oxygène.
La cabine occupée par les sept astronautes en est sortie presque
intacte. Elle a même poursuivi son ascension durant 25 secondes,
jusqu'à une altitude de 20 kilomètres.
«Les forces auxquelles
l'équipage fut alors soumis n'étaient pas suffisantes pour
causer leur mort» estime le Dr Joseph Kerwin, chargé d'élucider
la façon dont a péri l'équipage.
Cette «foudroyante» photographie de la destruction de la Navette spatiale fait découcrir la minuscule cabine dans laquelle se trouve encore vivant l'équipage de Challenger. Il s'agit de la petite tache blanchâtre visible au coin droit de l'image, un peu au-dessus de la plus longue trainèe de débris.
Dans les secondes qui ont suivi
la séparation de la cabine du reste de l'orbiteur, les astronautes
ont été privés d'alimentation normale en oxygène.
Deux d'entre eux, au moins, sont demeurés conscients le temps d'enclencher
leur bonbonne de secours. Ces réservoirs portatifs individuels,
les PEAP, doivent normalement leur fournir de l'air en cas d'évacuation
forcée de l'orbiteur. Ils sont fixés sur le côté
des sièges, sauf pour ceux du commandant et du pilote où
ils sont placés à l'arrière. En cas d'urgence, ces
derniers ne peuvent s'en servir qu'après avoir quitté leur
place.
Quatre des sept réservoirs
portatifs d'air de Challenger ont été retrouvés.
Trois ont été utilisés et deux d'entre eux sont même
vides aux trois-quarts et aux sept-huitièmes. La NASA tient donc
pour vraisemblable qu'au moins deux astronautes sont demeurés vivants
pendant l'infernal plongeon vers l'océan. L'agence spatiale attribue
l'un des réservoirs presque vides au pilote Michael Smith, alors
que celui du commandant Scobee n'aurait pas été utilisé.
Puisque l'un et l'autre étaient dans l'impossibilité d'y
recourir, il semble que l'un des passagers assis à l'arrière,
Judith Resnik ou Ellison Onizuka, leur ait rendu cet ultime service.
L'un des occupants était-il
encore conscient au moment où la cabine s'est abîmée
dans l'océan? C'est probable, à moins que l'habitacle se
soit dépressurisé.
Le Dr Kerwin explique: «Les
PEAP ne fournissent pas d'oxygène pur sous haute pression. Ils n'auraient
donc pu maintenir conscient un astronaute si la cabine s'était dépressurisée
rapidement au moment de la rupture.» Dans cette éventualité,
estime le médecin, les membres de l'équipage auraient perdu
connaissance six à quinze secondes après la dépressurisation.
Il a toutefois été impossible de déterminer si la
pression atmosphérique de l'habitacle avait été maintenue
ou non.
«Jamais nous ne saurons
si un astronaute est demeuré conscient durant les deux minutes quarante-cinq
secondes de la chute fatale» conclut-il.
La cabine de Challengertoucha
de plein fouet l'océan Atlantique à plus de 300 kilomètres/heure.
Les astronautes subirent alors une décélération équivalant
à 200 fois leur propre poids. «Le choc fut si violent qu'il
masqua tous les dommages subis auparavant par le compartiment de l'équipage»
constate Kerwin. On a cependant pu découvrir qu'au moment de l'impact
tous les sièges étaient encore à leur place, qu'ils
étaient occupés par les passagers et que les sangles étaient
bouclées. «Ce serait probablement le cas advenant une perte
de conscience rapide, mais cela ne constitue pas une preuve en soi»
ajoute
le médecin.
Le rapport médical
sur les circonstances du décès des sept astronautes dépose
trois grandes conclusions:
| • | La cause de la mort des astronautes de Challengerne peut être déterminée avec certitude. |
| • | Les forces auxquelles l'équipage a été soumis durant la destruction de l'orbiteur furent probablement insuffisantes pour causer la mort ou de graves blessures. |
| • | L'équipage a probablement, mais non nécessairement, perdu connaissance par suite d'une dépressurisation de l'habitacle dans les secondes qui ont suivi la dislocation de l'orbiteur. |

Jamais, en trente ans de conquête spatiale, le monde entier n'avait
subi un tel choc. Avec Challenger disparaissaient sept vies humaines
et un équipement de plusieurs milliards de dollars. Destin cruel!
la Navette spatiale s'est volatisée sous les regards à la
fois effrayés et incrédules de milliers de jeunes téléspectateurs.
À bord avait pris place «leur» institutrice...
En un instant, le rêve de l'Espace devenait
cauchemar. Désormais plus rien ne sera pareil.
Lectures additionnelles :
• Report
of the Presidential Commission on the Space Shuttle Challenger Accident
• Sequence
of Major Events of the Challenger Accident
• The
transcript from the mission's voice recorder.
• The
fate of Challenger's crew: Dr. Joseph P. Kerwin's investigation report
© Claude Lafleur, 2001
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